Draguignan : la légende noire des soldats du midi

Dans le cadre des commémorations de la grande guerre de 14/18 , l’association Arts et sociétés présidée par Eddie Copin organise une conférence de l’historien Jean Yves le Naour à Draguignan.

Conférence « la légende noire des soldats du midi  » une page d’histoire qui concerne plus particulièrement notre région le 18 février 2014 à 18h30 à la chapelle de l’observance de Draguignan. Entrée gratuite.

Jean Yves le Naour

Historien, Docteur en Histoire, spécialiste de la 1ère Guerre Mondiale, Directeur de la Collection «Histoire comme un roman» chez Larousse.

En août 1914, Joffre a un plan. Tandis que les Allemands marchent à travers la Belgique pour déferler ensuite sur la France, il envisage de percer au centre, en Lorraine tout d’abord, puis dans les Ardennes, et de couper l’armée allemande en deux. Or, la bataille de Lorraine, du 19 au 20 août, est un terrible fiasco. Au ministre de la Guerre, Adolphe Messimy, qui demande des comptes, le généralissime répond que ce sont les Provençaux du XVe corps qui sont responsables de l’échec : ils auraient tout simplement lâché pied devant l’ennemi ! On ne critiquera pas la doctrine de l’offensive à outrance qui assure que la victoire est une question de courage, de détermination, d’élan et de volonté. On ne dira pas non plus que les soldats ont été conduits dans un piège, le plus légèrement possible, malgré tous les avertissements des aviateurs qui n’étaient pas encore pris au sérieux. On taira le fait qu’ils ont été envoyés à l’assaut sans appui d’artillerie et qu’ils ont été cloués au sol par les obus allemands, qu’ils se sont fait tuer sans voir un seul casque à pointe à l’horizon.

Enfin, seuls les Provençaux sont mis en accusation alors même que ce sont les Lorrains qui ont cédé les premiers… mais ceux-ci sont alors vus comme les meilleurs soldats de France. Peut-on avouer au pays que les troupes réputées les plus aguerries ont été taillées en pièces et ont reflué dans le désordre ? Mieux valait trouver un bouc émissaire.

Pour Joffre, il s’agissait juste de se couvrir devant le gouvernement, il n’imaginait pas que le ministre de la Guerre, sur les nerfs, se chargerait de créer le scandale. De fait, Adolphe Messimy veut faire un exemple et châtier les Provençaux en demandant au sénateur de la Seine Auguste Gervais d’écrire un article dans le Matin. Avec cette publication du 24 août, la légende de la lâcheté du Midi était née et elle allait prospérer quatre années durant, troublant l’union sacrée en montant les Français les uns contre les autres.

Mais pourquoi les Méridionaux ? Pourquoi ont-ils été choisis comme boucs-émissaires ? Pour comprendre l’accusation portée contre la Provence, puis le Midi dans son ensemble, cette conférence reviendra sur la construction du stéréotype du Méridional au XIXe siècle. La désignation du XVe corps n’est en effet pas innocente. Dans l’opinion publique du nord de la France, tout particulièrement chez les conservateurs et nationalistes, les Méridionaux sont victimes d’une sorte de racisme intérieur, accusés d’être des paresseux vivant des impôts, des « rongeurs de budget » passant leur temps sur le forum en de vains bavardages tandis que d’autres travaillent durement. Cela ne date pas d’hier. Au XVIIIe siècle déjà, Montesquieu invente une théorie des climats qui veut que le froid fait le dynamisme, l’énergie, la virilité et la chaleur l’indolence et la timidité.

Quand la République parlementaire se met en place, les réactionnaires qui vomissent le régime voient en elle la création d’un homme du Midi – Gambetta – au service du Midi. Enfin, le Méridional est un danger racial car il est métissé, romanisé, enjuivé, il menace la France d’abaissement en dominant les descendants des Francs. Il se trouve même des médecins, tel le Dr Répin, de l’Institut Pasteur, pour affirmer que le cerveau des Méridionaux est plus petit que celui des hommes du nord. Le théâtre et la littérature se sont emparé de leur côté du Méridional pour en faire le stéréotype de l’homme grossier, sans manières, l’exemple du vantard, fort-en-gueule, du ridicule prétentieux qui dissimule sous les enflures des discours bravaches une réalité de lâcheté et de pleutrerie. Le succès de Tartarin de Tarascon fixe profondément cette image dans l’imaginaire des Français.

Ainsi, avant même les premiers coups de feu d’août 1914, les Méridionaux étaient suspects. Qu’il survienne une défaite quelque part et l’on saurait à qui l’attribuer. 10 000 hommes sont tombés en Lorraine, écrasés par un feu industriel que le commandement français, englué dans ses rêves de campagne napoléonienne, avec charge de cavalerie sabre au clair et assauts de fantassins baïonnette au canon, n’avait pas vu venir. Ces sacrifiés n’imaginaient pas qu’ils seraient calomniés et qu’au lieu de leur rendre hommage on les injurierait.